Carrefour Lajeunesse - 13
30 10 2007Par Réjean Mélançon
Rédigé le mardi 30 octobre 2007
LA VIEILLE DAME
Épisode 13
Au Carrefour Lajeunesse on trouve de tout, de la misère et du pathétique aussi, comme cette vieille dame qui habitait dans sa petite chambre depuis les tous débuts du Carrefour Lajeunesse. Il ne lui restait pour toute famille qu’un neveu qui venait la voir de temps en temps, et qui occasionnellement, venait la chercher pour la conduire chez son médecin. Cela je le sais, parce qu’un jour qu’elle était dehors, devant la porte à attendre, je l’ai salué à mon habitude et lui ai demandé à brûle pourpoint, si elle attendait celui que je croyais être son fils. Elle m’a alors répondu qu’il s’agissait de son neveu et qu’à part lui, elle n’avait plus personne de sa famille. Il devait la conduire chez son médecin. Il s’agit de la seule conversation que j’ai pu avoir avec elle en près d’un an et demi. Elle ne parlait généralement à personne, tout au plus un bonjour discret, lorsque je la croisais et que je la saluais.
Durant cet été 2004, je pouvais de mon nouveau balcon, voir sa fenêtre de biais, l’étage juste au dessous. J’avais essayé de lui faire la conversation à une ou deux reprises, quand elle se tenait à sa fenêtre, mais elle préférait m’ignorer. Elle passait une grande partie de ses journées, accoudée à sa fenêtre, à simplement regarder circuler les gens sur le trottoir. Elle adorait nourrir les oiseaux, au point que ceux-ci étant habitué à sa présence, venait se nourrir sans crainte sur le bord de sa fenêtre, allant même jusqu’à picorer dans sa main. Je la voyais sortir à tous les matins, pour aller prendre son petit déjeuner au resto qui se trouve tout près du Carrefour, de l’autre côté de la rue. Elle portait toujours le même vieux manteau, style Colombo (1), et ce, été comme hiver.
Un après-midi de septembre 2004, alors que j’étais de nouveau sur mon balcon, je vis un des employés du restaurant qui sonnait à la porte d’entrée. De toute évidence il n’obtenait pas de réponse. Quand il m’aperçu, il m’a demandé si j’avais vu la vieille dame ce jour là. Je lui ai répondu que non. Au restaurant, on s’inquiétait de ne pas l’avoir vu le matin, car elle manquait rarement d’y aller, et quand cela arrivait, la propriétaire du resto, envoyait généralement un de ses employés pour s’assurer que tout allait bien.
La nuit suivante, vers les deux heures du matin, j’ai été réveillé par des bruits et des flashs lumineux provenant de l’extérieur. En allant sur mon balcon pour voir ce qui se passait, je vis que les flashs lumineux venaient des gyrophares d’une voiture de police et d’une ambulance. De la fenêtre de la vieille dame je vis sortir la tête de la propriétaire du restaurant, c’est elle qui avait sonné l’alerte et qui criait aux ambulanciers qui sortaient de leur véhicule, que la vieille dame était inconsciente, étendue sur son plancher.
Je l’ai vu pour la dernière fois, de mon balcon, sanglée sur une civière qu’on embarquait dans l’ambulance.
Le lendemain, en descendant pour faire mon ménage, j’ai vu que la porte de la vieille dame était grande ouverte. Le propriétaire du Carrefour Lajeunesse était là avec le gérant; ils étaient en train de vider les lieux. C’est comme ça que j’ai su que la vieille dame avait finalement rendu l’âme.
(1) Allusion à la série de films mettant en vedette Peter Falk.
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